cours du 28/01/09
Mme Jongy
Bernhard ; Au but, extrait 1 : p. 33 - p. 39
Introduction.
Cette pièce est créé en 1981 au festival de Salsbourg. Elle met en scène une mère veuve d'un industriel, sa fille et un auteur dramatique. Chaque année, à la même date, à la même heure, par le même train, elles vont à la mer pour l'été, dans la maison familiale. La fille prépare les mêmes bagages et la mère ressasse les mêmes souvenirs.
Cette année-là, un jeune auteur a été invité. E,n attendant son arrivée, la mère revient sur le spectacle et l'invitation qu'elle a lancé. Cette scène est pour Bernhard l'occasion de faire son autoportrait en tant qu'auteur dramatique. Dans ce huis clos, il dépeint la condition d'auteur et se met lui-même en scène.
I) Le huis-clos : la mère et la fille.
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la relation mère/fille.
C'est une relation ambiguë et qui fluctue avec le temps, c'est à dire en raison des étapes qui font que la fille devient une femme. "Le devoir de femme centré sur le passage de la tradition à la modernité dans le statut de la sexualité. Le devoir de mère centré sur la transmission. La confrontation avec le vieillissement et la mort." (cf. Caroline Eliacheff et Nathalie Heinich, "Mères-filles, une relation à trois"). Il y a donc trois étapes dans cette relation.
Dans l'extrait on peut voir la perversité de la mère qui prétend avoir invité l'auteur pour sa fille ("ton écrivain", p. 35). La mère cherche à envoyer sa fille dans les bras de l'auteur tout en faisant tout pour que cela échoue (martèlement du verbe "vouloir" avec son insistance à dire que c'était sa fille qui voulait inviter l'auteur : forme d'accusation).
On retrouve un peu du style judiciaire d'un procureur. Bernhard était chroniqueur judiciaire donc il se souvient de cette rhétorique spécifique.
"Ton amour du théâtre tu le tiens de moi" : le père est totalement exclu. Et il y a quelque chose de monstrueux dans l'usage que fait la mère de la culture. Cette destruction rappelle celle de son grand-père sur sa mère et celle de sa mère sur lui-même. Pour Bernhard, les géniteurs font tout pour détruire leurs enfants, ce qui est thème que l'on retrouve souvent dans la littérature autrichienne (cf. Kafka). Il s'agit surtout de violence verbale, le langage est meurtrier.
La mère est une femme qui a développé une haine envers tout. Elle est hystérique et certainement alcoolique. Elle tient sa fille dans le quasi silence et la servilité. On a là un couple installé dans une relation de dominant/dominé.
L'élément perturbateur est l'auteur dramatique. "Il t'admire maman" : en réalité, la fille admire sa mère et l'affectionne. Mais elle est écrasée, parle peu et toujours pour se défendre. Elle est sur le banc des accusés en permanence. A ce stade de la pièce, on sent déjà que la fille admire l'auteur, l'aime sans doute. Elle semble assez naïve;elle n'est pas devenue femme, sa mère l'a maintenue dans un stade de dépendance.
On a là le conflit vieillesse/jeunesse, vers la fin (p.39) : la fille devient sa rivale. "Nous avons déjà tout vu", et le conflit de génération "non, c'est toujours quelque chose de nouveau".
Bernhard raconte que sa mère le considérait comme une catastrophe. Il sera toujours pour les enfants et contre les adultes.
Les personnages de la pièce sont des archétypes, ils n'ont pas noms : ils sont réduits à leur fonction. On n'a aucune didascalie pour nous les décrire.
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le duo.
Les deux discours s'emboîtent parfaitement, comme dans une partition. La mère tente de détruire systématiquement le discours de sa fille. Elle peut utiliser l'ironie, ou aussi l'indifférence : elle ne tient pas compte de ce que dit sa fille. Une troisième méthode de destruction consiste à nier les propos de la fille.
Les deux partitions ne s'accordent pas mais jouent ensemble. Elles ont des variations communes : gradation positive et négative sur le même thème (le succès). Elles ont tendance à reprendre leur paroles pour les nier, les miner : d'où la répétition et le ressassement.
Le thème commun de la conversation dans cet extrait est l'élément absent, l'auteur. Il devient le symbole du conflit inter-génération, mais aussi celui d'une rivalité sexuelle. Il est un amant possible pour les deux.
La mère jette l'auteur en pâture à sa fille, comme si on pouvait disposer de lui (sorte de prostitution dans le fait d'être un homme public à cause du succès).
Cf. Chantal Thomas, "Bernhard, le briseur de silence" : "les personnages se livrent une lutte à mort (...) pour rien (...) pour l'enchaînement de quelques phrases avant un point final." Il y a un plaisir de la joute oratoire, sans but réel. Comme dans un procès où la joute devient un but en soi. Les personnages n'ont pas de corps, ce ne sont que des voix : lignes brèves et répétitives.
Cf. Jean-Yves Lartichaux : les lignes de Bernhard ressemblent à des vers qui seraient nés au point de fission de la prose. Impression d'une prose qui se serait brisée.
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scénographie : lieu, temps.
La maison est un personnage à part entière. Bernhard a toujours recherché une maison. C. Thomas note que chez lui la maison est lié à la mort : c'est un instrument de claustration, d'une souffrance imposée à l'autre. La maison est une machine à suicide qui concrétise l'aporie de tous choix d'existence. Elle est recherchée pour ses vertus de protection, mais on s'y retrouve coupé du monde, confronté à ses manies solitaire (ma manie d'écrire), malade de soi-même.
Temps : il n'y a pas de notion de progrès chez Bernhard. Le temps est mélancolique. Cf. Julia Kristeva, "Le soleil noir de la mélancolie" : le temps pour le dépressif ne passe pas, n'amène pas de progrès où rien de ne commence jamais. "Il s'en tient à l'avant commencement" (idem chez Kafka).
A travers le conflit mère/fille, c'est la condition de l'auteur dramatique qui nous est livré.
II) La condition de l'auteur dramatique.
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les tares de l'auteur.
La mère met l'accent sur la bassesse de l'auteur avec une hyperbole et une graduation (maîtres mots du style de Bernhard).
p.34 : "avec bassesse même / avec une bassesse absolue". Elle dit qu'il est prétentieux et arrogant. Elle le cite page 36 : caricature des écrivains qui répondent aux interviews. Selon elle, ce qu'il dit est absurde et prétentieux. Il assène le fait de connaître la mer comme quelque chose d'indiscutable. Il fait des faux syllogismes.
Son discours semble logique mais en fait vide. Puis la mère dit qu'il est "agité", "il a la folie des grandeurs". Et enfin elle le dit lâche (l'auteur avouera cela plus loin).
Elle soulève "l'impudeur" du théâtre. La description des acteurs qu'elle fait est celle d'une transe et d'un acte sexuel (Bernhard était horrifié par les relations sexuels). Sa description fait penser à une sorte de prostitution collective, un abandon total.
Dans cette fête collective, chacun renonce à sa volonté propre (p. 37) : tout le monde applaudit et elle a honte après. Le théâtre est présenté comme une orgie sexuelle.
Enfin, elle reproche au théâtre son absence de sens et d'originalité : "tout a été dit". C'est le topos de l'auteur mélancolique.
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la précarité du statut de l'auteur.
La mère affirme que son succès tient à la chance et sera de courte durée (cf. p. 33 "un succès"). Elle souligne le mépris du public. Le succès de l'auteur dépend de l'humeur du public. Et c'est vrai que le public de théâtre est "facile". Il est versatile et juge au dernier moment, quand il faut applaudire. La mère donne un pouvoir au public qui rappelle celui des jeux du cirque (droit de vie ou de mort).
Le public est présenté comme bête : l'auteur fait le procès de l'humanité, donne une image négative du public et celui-ci applaudit quand même. Bernhard a toujours présenté le théâtre comme un acte pervers, sado-maso : les spectateurs applaudissent à leur propre procès. C'est la même relation entre la mère et la fille qu'entre l'auteur et son public (cf. p. 37 : spirale entre applaudissement et anéantissement, cercle infernal). Il y avait en permanence la menace de basculer vers l'un ou vers l'autre.
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grandeur de l'auteur.
On sait qu'il est jeune, intellectuel. L'auteur c'est celui qui met tout la tête en bas, qui bouleverse : anarchiste. Il met à nu, il connaît l'Homme et montre la vérité humaine. Bernhard est empreint de cette idée que l'auteur est un homme exceptionnel et son grand père lui a fait passer l'idée qu'il fallait tout détruire. Bernhard agit toujours en esprit d'opposition. L'auteur de la pièce représente Bernhard lui-même en lutte contre les forces d'anéantissement : mise en abyme entre le personnage et l'auteur.
III) La mise en abyme.
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un nouveau portrait ironique.
Quand il se moque de l'auteur qui parle du flux et du reflux, Bernhard se moque de lui-même car il se dit être "un enfant de la mer" (alors qu'il n'a en réalité passé que quelques mois sur un chalutier amarré). Son style imite réellement le mouvement de la mer et du ressac.
Il y a plusieurs éléments biographiques communs entre l'auteur-personnage et Bernhard. Par exemple, il est question de Rotterdam en Hollande, et d'une couverture de cheval : le grand père de Bernhard avait toujours une couverture de cheval sur lui lorsqu'il écrivait. L'auteur parle aussi d'une discipline d'écriture. La pièce sort en 1981, et à ce moment là, Bernhard a déjà du succès. Donc quand son personnage se moque d'un autre auteur connu, il se moque de lui-même. P. 38-39, il se moque également de ses propres intrigues : "tout est malade, meurt, abandonné". Ce sont exactement ses thèmes les plus récurrents.
Vu par la mère, le théâtre est toujours violent.
Elle représente aussi Bernhard. Il s'est divisé en monstre à deux têtes. Elle est cynique, obstinée, considère le monde comme écœurant. Elle est en proie à la haine de soi : c'est le thème central de l'œuvre de Bernhard.
Il y a un humour, une auto-dérision permanente. Chez Bernhard, le rire naît du spectacle de la catastrophe. Ses personnages sont grotesques, ce sont des caricatures, même la souffrance n'est pas prise au sérieux car elle est toujours exagérée.
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le théâtre.
Quatre pièces de Bernhard parlent du théâtre : "La force de l'habitude", "Minetti", "Le faiseur de théâtre", et "Au but". C'est du théâtre dans le théâtre. A priori, la mère hait l'auteur mais ressent également une fascination répulsion, et c'est qu'éprouve Bernhard pour le théâtre lui-même. "Il conçoit son théâtre contre le théâtre" (cf. Chantal Thomas).
Ses modèles sont Artaud et Breicht : il a écrit un mémoire sur eux. Ils ont voulu détruire le théâtre comme lui. Les personnages se comportent comme des acteurs (cf. robe dans les coulisses, se costument...). Il y a des rituels, et tout à coup, coup de théâtre : invitation de l'auteur dramatique. "Nous voilà hors de nos habitudes".
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le langage de la catastrophe.
Chez Bernhard, l'esthétique est celle de l'exagération. Par exemple p. 35 : les hyperboles ont souvent un effet comique. Le monde bernhardien est privé de vérité, tout est mensonge, tout est théâtre, et tout est toujours nié. La mère revient sans cesse sur ce qu'elle a dit, elle nie : "ce n'est pas vrai" (p. 39). Le langage n'est pas là pour dire la vérité car la réalité n'existe pas. Il ne se fige sur aucune vérité.
Le polyptote : figure de style souvent employé par Bernhard qui consiste à varier morphologiquement un terme unique : applaudire, applaudissement, "je t'aime d'amour". Cela rajoute encore des répétitions. (cf. Catherine Fromilhague, "Les figures de style"). Le polyptote permet de chercher la vérité car il fouille un terme pour en extraire toute la substance, recherche de la vérité qui n'aboutit jamais puisqu'à force de le répéter, le mot se vide de son sens.
Ce mouvement d'épuisement du sens, ce processus d'anéantissement du langage est le style de Bernhard. On s'y soumet avec plaisir (rythme répétitif, violence) avec un "sentiment de fatalité agréable et même empreint d'une certaine volupté masochiste".
Il déroule les phrases (toujours très longues) jusqu'à l'épuisement, pour en atteindre le fond. Il y a très peu de coordination, tout est juxtaposé : rupture de liaison, anacoluthe. Cela donne un effet d'accélération, une densité très forte de la pensée. Il va jusqu'à la limité de la grammaire, il résiste à la langue.
Il va même jusqu'aux limites du théâtre puisque les dialogues sont faux, on a en réalité plusieurs monologues qui ne se répondent pas. Il écrit contre le dialogue.
Conclusion.
La scène met à jour les relation entre les personnages dans un huis clos spatial, temporel et verbal qui ne mène qu'à l'anéantissement. C'est l'occasion pour Bernhard de développer ses conceptions sur le statut d'auteur dramatique et sur le théâtre, objet de répulsion et de fascination. Il opère une mise en abyme car il est à la fois tous les personnages du drame à qui il confie son langage.

